Comment se passe la traversée en voilier des Canaries au Cap Vert

Comment se passe la traversée de l'Atlantique ? Etape des Canaries au Cap Vert - itinéraire, vent, houle, occupations

A quoi ressemble la traversée de l’Atlantique à la voile ? Selon ceux qui l’ont faite, elle n’est pas si effrayante. Parfait, toutefois cela ne nous donne aucune idée à quoi s’attendre.

Alors si vous envisagez de faire la transat de l’est à l’ouest ou si vous êtes seulement curieux, voici comment se passe la traversée des Canaries au Cap Vert.

Nous l’avons faite à deux sur notre voilier Bénéteau Océanis 440 (44 pieds = 13m) en octobre 2019. Cela faisait déjà 13 mois que nous sommes partis du sud de la France pour notre tour du monde. Nous n’avons pas tenté la transatlantique plutôt pour une simple raison : nous ne connaissions rien au bateau et faire plus ample connaissance avec notre voilier s’imposait.

Itinéraire de la traversée vers le Cap Vert

Quelque soit le point de départ des Canaries, la traversée vers le Cap Vert se fait pratiquement en ligne droite. Comme le vent prédominant est celui du nord-est, le voilier sera poussé par le vent arrière jusqu’à destination.

Voici les statistiques de notre traversée :

  • trajet : La Estaca à El Hierro (Canaries) – Palmeira à Sal (Cap Vert)
  • distance : 739 miles
  • saison : octobre 2019
  • durée : 6 jours et 8 heures
  • vitesse moyenne : 4,86 noeuds
Traversée en voilier des Canaries au Cap Vert
Notre itinéraire de la traversée Canaries – Cap Vert

Préparation du voilier pour la transat

Une traversée de l’Atlantique se prépare. Le voilier subira une usure en continu pendant trois à quatre semaines. Tout peut casser au milieu de l’Atlantique où il n’y a ni shipchandler, ni professionnel, ni chantier naval, ni secours. Le bateau doit être en pleine forme pour affronter ce long marathon en milieu hostile.

Voici deux articles intéressants au sujet des problèmes fréquents lors d’une transat :

Notre voilier a subi plusieurs réparations et mises à jour du matériel avant le départ des Canaries et certaines étaient de taille.

Mauvaise découverte au chantier Rolnautic à Las Palmas de Gran Canaria : ce que devait être un simple antifouling pour la transatlantique s’est transformé en lourdes réparations du safran et du tube d’étambot (pour l’arbre d’hélice)

Conditions de navigation lors de la traversée

Avant le départ en traversée de l’Atlantique, tout le monde surveille la météo. La force du vent et des rafales ont un impact direct sur l’état de la mer. Le vent en soi n’est pas un problème pour un voilier, il suffit de réduire les voiles. Mais plus de vent signifie des vagues plus hautes et par conséquent une navigation avec plus de roulis (mouvements de droite à gauche) et moins confortable.

Notre traversée vers le Cap Vert en résumé

Le vent

Le vent prédominant en traversée vers le Cap Vert est le vent du nord-est. Ça tombe bien, en descendant vers le Cap Vert, le vent viendra de l’arrière du bateau et le vent ressenti sera moins important.

« Pourquoi ? », se demandent les non-navigateurs. Prenez l’exemple du vélo. Si vous pédalez cotre le vent, il faut se battre contre celui-ci. Par contre, en vent arrière, c’est bien plus facile. Le vent vous pousse et avec la vitesse, le vent réel vous semble moins fort. En voilier, le principe est pareil.

Quel vent pendant notre traversée ?

Nous sommes partis des Canaries avec des prévisions de vent et rafales venant du NE et avec une force allant de 10 à 23 nœuds (18-43 km/h). Ca devait être une traversée tranquille, la météo n’avait rien d’alarmant. Mais comme vous le savez, une prévision n’est qu’une prévision et elle n’est fiable que pour les 3 jours à venir, alors que la traversée devait durer 6-7 jours.

Une fois loin des côtes canariennes, le vent est moins perturbé par le relief des îles, il faibli un peu et se stabilise. Au début nous avions un vent réel constant entre 9 à 15 (16-28 km/h) nœuds ce qui n’était pas beaucoup en vent arrière. Mais progressivement, chaque jour, le vent forcissait jusqu’à atteindre 33 nœuds (61 km/h) le dernier jour.

En quelques jours seulement, la météo a changé par rapport à celle annoncée à notre départ des Canaries. Fort heureusement, nous étions équipées pour cette traversée d’un nouvel appareil : Iridium Go. Il nous permettait de recevoir chaque jour les prévisions météo par satellite.

Les vagues et la houle

Le plus désagréable en navigation sont probablement les vagues et la houle. Elles sont directement liées à la force du vent. Plus le vent est fort, plus les vagues grossissent. Les vagues tapent contre la coque du bateau et le déstabilise. Selon leur direction, un voilier monocoque va rouler (s’incliner d’un côté à l’autre) ou même surfer (sur une vague venant de derrière).

Pendant la traversée, les vagues viennent de deux directions différentes. On dit que la houle est croisée. Cela déstabilise l’équilibre du bateau et c’est le roulis quasi permanent pendant toute la traversée jusqu’au Cap Vert.

Ce mouvement n’est pas naturel pour l’organisme humain, il est plutôt gênant et fatiguant à la longue. Maintenant vous comprenez pourquoi les équipages sont souvent allongés et se reposent pendant les traversées.

Le roulis d’un voilier : un coup à gauche – un coup à droite. Parfois, c’est programme lessive délicate, parfois programme essorage.

Par vent entre 10 à 15 nœuds (18-28 km/h), les vagues ne sont pas très formées et la navigation est très agréable à la voile. C’est ce que nous avions les deux premiers jours. Autour des 26-32 (48-59 km/h) nœuds, les vagues atteignent jusqu’à 4 mètres de haut (nos deux derniers jours de traversée). Cela peut impressionner, mais en plein océan, les vagues sont très espacées l’une de l’autre. Jusqu’à ce qu’une nouvelle vague arrive au bateau, cela peut prendre 7 à 10 secondes. Pendant qu’elle s’approche, on a l’impression qu’une grosse montagne d’eau s’abattra sur nous. Pas d’inquiétude, ce ne sera pas le cas si le bateau a suffisamment de vitesse.

Le trafic

La route entre les Canaries et le Cap Vert n’est pas une route de cargos. Elle ressemble plutôt à une traversée du désert, personne et rien à l’horizon. Nous avons tout de même vu trois cibles de catégorie A (bateaux professionnels) sur notre AIS (Automatic Identification System) à une distance de 5 à 10 miles (8-18 km). Avoir un appareil AIS ne nous dispensait pas pour autant de vérifier régulièrement s’il n’y avait pas d’obstacles à l’horizon.

Une curiosité attend tout de même à environ la moitié de la route entre les Canaries et le Cap Vert. On ne la remarque pas sur les cartes maritimes comme Navionics sans zoomer. Par chance, nous passions à 6 miles (11 km) d’elle en journée mais n’avons remarqué sa présence sur Navionics qu’une fois sa hauteur dépassée.

Cette curiosité est une bouée spéciale géante jaune ayant un feu à éclats jaune avec une période de 5 secondes. Plantée à une profondeur de 4000 à 5000 mètres, on se demande ce qu’elle fait là et à quoi elle sert. Sa position : 21°15.921N – 20°59.079W. Si vous passez par-là, faite une photo et envoyez-la nous !

Quelles voiles pour la traversée ?

Même si notre traversée a commencé au largue et au travers (vent venant de 120° à 90°), la majeure partie s’est faite au portant (vent arrière). Pour nous, naviguer en vent arrière était une grande première. Il fallait donc sortir une nouvelle arme, le tangon, et le fixer sur le génois.

Le tangon (un bras) fixé sur le génois (voile avant).

Ce n’est pas aussi facile qu’on ne le croit, avec un bateau qui bouge dans tous les sens et surtout quand on ne sait pas s’y prendre. Même à deux, c’est une vraie gymnastique. Pensez à vous entrainer avant de partir en traversée ou demandez à un voisin de ponton si vous êtes novice en la matière comme nous.

Le dosage de la voile en fonction de la force du vent a fait un gros débat entre nous deux. Quand le vent n’était pas fort (vers les 12 nœuds), l’un disait de mettre le maximum de génois pour capter le plus de vent (comme le vent était très faible) alors que l’autre voulait plutôt réduire le génois. Pourquoi ? Parce que quand il n’y a pas beaucoup de vent, une voile trop ouverte par vent arrière se dévente et claque en se regonflant.

Le désaccord a cessé quand le vent a commencé à forcir dès 22 nœuds. Il a fallu réduire le génois jusqu’à ce que sa surface ressemble à un string, tellement c’était petit. Vous ne croyiez pas qu’avec si peu de tissus un voilier peut avancer vite.

Mise à jour : Bonne nouvelle ! A l’arrivée au Cap Vert, nous avons demandé à notre voisin de mouillage de nous montrer comment mettre notre tangon. Finalement, c’est facile. Nous sommes à nouveau moins bêtes !

Occupations à bord

Vous vous demandez certainement ce que l’on peut bien faire pendant une longue traversée. La réponse est très simple : pas grand-chose. Le roulis permanent du bateau de droite à gauche fatigue énormément l’organisme et le repos est à l’ordre du jour et de la nuit. Par moment on lit, on regarde une vidéo, on écoute des podcasts, on cuisine, on pêche, on regarde le lever et le coucher du soleil, on observe les étoiles. Toutefois, la majeure partie du temps, on somnole.

Pêche au lever du soleil : deux dorades sur deux lignes en même temps

Régulièrement, nous vérifions si le cap est bon, si le vent n’a pas changé de direction et de force et dans ce cas, nous rajustons l’orientation des voiles et la surface de la voilure. Un tour du bateau à l’extérieur comme à l’intérieur est également nécessaire pour vérifier si tout va bien et si rien n’a cassé.

A cela s’ajoutent deux expériences uniques surprenantes. Tout d’abord, les poissons volants. Au départ, on croit voir des oiseaux. Malheureusement, la nuit, certains finissent leur dernier vol dans le cockpit du bateau (« terrasse »).

Ramassage des poissons volants pendant la nuit

Ensuite, ce sont des algues fluorescentes. De petites lumières s’allument et s’éteignent dans la mer à l’endroit où passe le voilier. On dirait des étincelles dans l’eau. Quand la coque du voilier, sa quille ou son hélice les touchent, elles s’illuminent. C’est leur moyen de défense contre les prédateurs, pour brouiller leur vue.

Les impressions de notre équipage sur la traversée

Par Dajana

Pour moi, c’était six nuits sans sommeil. Non pas à cause de la peur, mais à cause des bruits : le bois qui craque, l’eau qui se balance dans les réservoirs, les câbles qui claquent dans le mât. J’ai une oreille très fine et je n’arrive pas à faire l’abstraction de ces bruits. Une traversée est épuisante pour l’organisme plus que l’on s’imagine. On n’a qu’une seule envie, se reposer. Je suis contente qu’on ait découpé notre transatlantique en passant par le Cap Vert.

La tête du matin après des nuits blanches.

Par Ivo

En ce qui me concerne, j’étais absolument confiant et je me réjouissais de la traversée. Les travaux qu’on a faits à Las Palmas m’ont rassuré sur la qualité de construction et les éléments réparés du bateau. Je n’avais pas d’inquiétudes particulières. Comme Dajana ne dort pas la nuit, j’ai pu faire des moments de sommeil pendant la traversée de nuit. En effet, elle préfère se reposer la journée et c’est à ce moment que je prends la relève afin qu’elle puisse se reposer. Le fait qu’on soit complémentaires est d’une grande utilité lors de navigations de longue durée.

Problèmes à bord

Nous n’avons pas rencontré de problèmes majeurs lors de la traversée. Voici ceux à surveiller et à réparer :

  • L’autopilote – c’est lui qui a barré (« conduit ») quasiment tout le trajet. Pendant les deux premiers jours sous mer calme, de temps en temps, il a complétement perdu les pédales en avertissant « Selfdrive stopped ». Nous avons corrigé le cap manuellement et remis l’autopilote. Pourtant, il venait juste d’être démonté et révisé pas un professionnel.
  • Couinement sous la barre (« volant ») – cela faisait un an que nous cherchions d’où venait ce bruit étrange lors de longues traversées. C’était les poulies de la barre au safran qu’il fallait graisser.
  • Gestion d’électricité – par temps couvert, nos panneaux solaires n’arrivent pas à charger suffisamment nos batteries AGM. Arrivé à 75% de la charge, nous avons mis le moteur pendant une heure. Nous n’avons pas beaucoup d’équipement, juste un frigo, l’autopilote, les instruments de navigation et les feux de navigation au LED.
  • Entrée d’eau de mer – une légère entrée semble venir par la jupe du bateau (l’arrière). Pourtant, nous avons mis du joint partout autour de la jupe.
Les poulies de la barre cachées dans un endroit secret. Ce sont elles qui couinaient depuis un an.

Une traversée de l’Atlantique, est-ce dangereux ?

Maintenant que nous avons fait une partie de la transat, nous pouvons dire que l’océan lui-même ne représente pas de danger tant qu’on choisit le bon moment pour partir. Même par vents forts et mer agitée, il suffit de réduire les voiles et se mettre à l’abri à l’intérieur.

Le vrai danger selon nous est un bateau qui n’est pas préparé pour une aussi longue navigation. L’équipage doit connaître son bateau, savoir le réparer, avoir des pièces de rechange et avoir un plan B.

Avez-vous déjà fait la transat ? Comment s’est-elle passée ?
Et si ce n’est pas le cas, que vous effraye-t-il au sujet d’une transat ?

Comments

  1. Godard Vincent

    Bonsoir,
    Merci pour votre récit sur cette traversée Canaries-Cap vert.
    A quand la traversée Cap vert-Antilles ?
    Elle sera aussi au portant, je ne me souviens pas d’avoir souffert du roulis permanent, peut-être du haut de mes 19 ans, a l’époque, mon corps s’en fichait plus…
    Je crois avoir vu sur une photo que vous avez un frein de bôme. Est-ce le cas ?
    Indispensable en mer par vents portants.
    Bien à vous
    Kaisa et Vincent

    1. sv.silkap

      Bonjour à vous deux!
      C’est vrai qu’à 19 ans on est capable de dormir n’importe où. A l’âge un peu plus avancé, dès que ça bouge, le roulis est très énervant. Peut-être qu’une houle croisée accentue encore plus l’effet.

      La traversée pour les Caraïbes, c’est pour début ou mi décembre dès qu’il y a une bonne fenêtre.

      Pour la frein de bôme, bien vu. Il y a un frein vers le milieu de la bôme. Et après, nous avons encore une deuxième sécurité. Nous avons mis une drisse qui partait du bout de la bôme (où il y a la balancine) et qui allait vers l’avant du bateau et repartait à l’arrière du bateau.

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